Les inégalités sociales en éducation
Des chantiers à embrasser
Résumé
En 2010, Daniel Hofstetter et Alexandre Duchêne publiaient un article dans la Schweizerische Zeitschrift für Heilpädagogik dans lequel ils esquissaient les grands principes d’une pédagogie critique de la diversité. Après treize années, et à la suite nombreuses rencontres, lectures et actions sur le terrain, nous nous proposons de revisiter cet article en présentant le programme de recherche que nous menons, tout en élargissant le cercle des autrices et des auteurs à celles et ceux qui ont depuis lors contribué à débattre, construire, et transformer une pédagogie critique de la diversité qui met au cœur de son investigation les inégalités sociales en éducation.
Zusammenfassung
Im Jahr 2010 veröffentlichten Daniel Hofstetter und Alexandre Duchêne in der Schweizerischen Zeitschrift für Heilpädagogik einen Artikel, in dem sie die Grundzüge einer kritischen Pädagogik der Vielfalt skizzierten. Nach dreizehn Jahren und zahlreichen Begegnungen, Lesungen und Aktionen in der Praxis wollen wir diesen Artikel erneut zur Hand nehmen. Wir stellen unser Forschungsprogramm vor und erweitern den Kreis der Autor:innen um diejenigen, die seither zur Debatte, zum Aufbau und zur Transformation einer kritischen Pädagogik der Vielfalt beigetragen haben. Die kritische Pädagogik der Vielfalt stellt die sozialen Ungleichheiten in der Bildung in den Mittelpunkt.
Keywords: Inégalités sociales, pédagogie critique de la diversité, institutions scolaires et parascolaires, éducation inclusive / soziale Ungleichheit, Kritische Pädagogik der Vielfalt, schulische und aussserschulische Einrichtungen, inklusive Bildung
DOI : https://doi.org/10.57161/r2023-02-04
Revue Suisse de Pédagogie spécialisée, Vol. 13, 02/2023.
Introduction
Il y a treize ans, Daniel Hofstetter et Alexandre Duchêne publiaient, dans la Schweizerische Zeitschrift für Heilpädagogik (voir Hofstetter & Duchêne, 2010) un texte qui contenait un plaidoyer pour une pédagogie critique de la diversité, argumentant que le cœur de la réflexion pédagogique sur les différences et la diversité devait pleinement embrasser la question des inégalités, dimension qui semblait selon nous disparaitre progressivement du discours et des pratiques éducatives. Nous revendiquions également la nécessité de penser ces différences (classe sociale, genre, race/ethnicité et handicap) dans leurs singularités, mais aussi et dans ce qu’elles ont en commun en termes de processus sociaux, dans le but de mieux saisir comment elles se convertissent en inégalités sur le terrain scolaire, et de mettre l’accent sur les dynamiques sociales qui expliquent les mécanismes d’exclusion. Ce texte contenait les prémisses théoriques de notre approche ainsi que quelques exemples quant à la manière dont cette pédagogie critique de la diversité pouvait être envisagée au sein de la formation des enseignantes et des enseignants de l’école primaire.
Le temps a passé et les réflexions de 2010 ont muri. Les rencontres avec d’autres personnes, qui se sont jointes à nous et qui partageaient ce projet intellectuel et politique, ont profondément influencé la manière dont nous souhaitions aborder la question des inégalités sociales en éducation. De plus, les développements politiques et pédagogiques récents, qui selon nous conduisent à romantiser la différence (la différence comme richesse, comme trésor, etc.), nous ont aussi poussées et poussés à clarifier nos propos et à envisager de nouvelles propositions. Nous partageons ici avec les lectrices et lecteurs les questions qui nous animent et les projets actuels, ceci afin de permettre de mieux saisir à la fois l’évolution de nos idées et surtout les grandes problématiques qui nous semblent devoir être posées afin d’avancer dans la lutte contre les inégalités sociales en éducation. Cet article expose en ce sens un programme de recherches et d’actions. Il livre les idées que nous développons et les projets qui en résultent. Il ne s’agit donc pas de résultats aboutis et définitifs, en aucun cas. Il s’agit de chantiers – au pluriel – sur lesquels nous travaillons, parce que nous sommes convaincues et convaincus que la lutte contre les inégalités sociales en éducation est un chantier qu’il nous faut embrasser.
Quelques fondements théoriques : pourquoi une pédagogie critique de la diversité ?
L’institution scolaire se penche depuis longtemps déjà sur la manière de gérer la diversité des élèves qui composent la salle de classe. Au fil des décennies, le personnel enseignant a été formé à prendre en considération les diversités de classe, de genre, de race/ethnicité, de langues, de handicap, etc. Il a été incité à créer un espace pédagogique valorisant et respectueux de ces diversités. Ces approches ont cherché à sortir d’une vision individualiste, déficitaire et séparatiste de la différence, au profit d’une pédagogie dite inclusive. Cependant, elles ont aussi, peut-être sans le vouloir ou au contraire de façon délibérée, relégué au second plan la pensée et les actions pédagogiques sur les inégalités (Beckmann et al., 2021). À force de chérir la diversité, nous avons parfois oublié que ces diversités sont aussi le terrain de la production des inégalités.
Nos recherches et les propositions actionnelles qui en découlent considèrent que pour agir pédagogiquement sur les inégalités, il faut comprendre comment ces dernières structurent nos sociétés, comment elles s’y déploient et quelles conséquences elles engendrent. Nos travaux sont fondés sur plusieurs principes théoriques issus des travaux d’auteurs clés de la littérature :
- réfléchir au-delà d’une seule catégorie d’oppression et penser la classe sociale, la race, le genre, dans leur interrelation (Crenshaw, 1989 ; Davis, 2011 ; Mohanty, 2003) ;
- questionner de manière critique les conceptions dominantes de la justice sociale orientées vers la valorisation romantique et essentialisante des différences et de la diversité et prendre en considération que la reconnaissance des identités n’est pas suffisante en soi, la justice sociale se doit d’être aussi pensée et agie en termes de redistribution matérielle et symbolique (Fraser, 2004) ;
- mettre en évidence les rapports de force au sein des interactions – centrales dans toute approche pédagogique – et les techniques pour la gestion des identités stigmatisées (Goffman, 1975) ;
- porter un regard critique sur la notion d’égalité des chances, tant l’école transforme les inégalités sociales en inégalités scolaires et tant elle interprète les inégalités sociales comme des différences de compétence, légitimant ainsi les inégalités scolaires (Bourdieu & Passeron, 1970) ;
- être attentif à la manière dont les dispositifs (scolaires) exercent une fonction de contrôle, de normalisation et de standardisation des conduites et des comportements (Foucault, 1975).
Nous faisons, par ailleurs, le choix de nous concentrer sur les inégalités sociales en éducation, pour nous distancier des logiques de méritocratie et des logiques de causalités internes comme explications souvent dominantes des inégalités scolaires. Ce faisant nous mettons délibérément l’accent sur les structures, les activités, les processus sociaux qui produisent et reproduisent les inégalités au sein des parcours scolaires des élèves et au sein du champ éducatif au sens large.
En s’appuyant sur nos disciplines sources, soit la sociologie de l’éducation, l’anthropologie politique et les sciences du langage, nos travaux cherchent à décrire, comprendre et expliquer :
- les processus qui conduisent à l’inclusion et l’exclusion de certaines et certains élèves sur la base de leurs différences de classe, de genre, de handicap, de langues et de race ;
- les idéologies qui sous-tendent les pratiques scolaires (pratiques enseignantes, pratiques institutionnelles) et leurs rôles dans la construction et la reproduction des inégalités ;
- l’histoire sociale des économies politiques étatiques et des systèmes bureaucratiques qui régulent, conditionnent, contestent ou réimaginent le traitement de la diversité et des inégalités à l’école.
Par ailleurs, notre travail empirique vise à dépasser la critique pour tenter de proposer des actions pédagogiques auprès des actuels et futurs enseignantes et enseignants et autres actrices et acteurs du champ éducatif afin d’agir sur les inégalités sociales. Ces actions concernent certes la salle de classe, mais aussi d’autres espaces et activités scolaires comme la salle des maitresses et des maitres, les entretiens de parents, la cour de récréation, etc. Elles sont aussi destinées envers des espaces souvent négligés, car en marge de l’école, comme le parascolaire.
Des chantiers pour penser et agir sur les inégalités sociales en éducation
Fortes et forts de notre travail de recherche, de développement et d’enseignement mené depuis près de 15 ans au sein de l’Unité de Recherche Inégalités, Diversité, Institutions Scolaires (UR IDIS), et depuis quelques années également à la Hochschule für Heilpädagogik (HfH) de Zurich, nous avons choisi d’orienter nos recherches actuelles autour de la notion de chantier de lutte contre les inégalités sociales en éducation.
Le chantier est à concevoir ici comme un lieu où sont explorées, expérimentées, construites, analysées, mises à l’épreuve, des idées et des propositions concrètes qui participent à la lutte contre les inégalités sociales. En ce sens, la recherche constitue un chantier sur lequel nous travaillons non seulement à la déconstruction, mais aussi à la construction d’idées, de ressources, de pratiques qui demandent à être éprouvées sur le terrain. L’idée du chantier permet de remettre en question la conception surplombante d’une science qui sait, et permet d’assumer – ou plutôt de revenir à – une science qui essaie des choses, quitte à se tromper. Il s’agit de revendiquer une recherche participative et transformative qui explore des pistes nouvelles, en s’inspirant des initiatives du passé et en embrassant leurs potentialités et leurs limites dans l’actualité. Le chantier présuppose que si les inégalités sont inhérentes à nos sociétés traversées par des rapports de pouvoirs sociaux, des actions concrètes – et nécessairement imparfaites – peuvent être menées pour tenter des choses. Cela présuppose un travail, nécessitant des personnes, des ressources, des infrastructures. Un chantier consiste à bâtir des fondations, casser des murs, déplacer des cloisons, ériger des échafaudages sur lesquels s’appuyer pour avancer dans nos travaux. Et forcément, un chantier est soumis aux aléas du temps, des moyens, des retards et de nombreux obstacles (permis de construire, textes législatifs conditionnant ce qui peut être fait et ce qui est interdit) qui le rendent compliqué et incertain.
Penser les inégalités sociales en éducation sous cet angle nous semble productif car cela permet de dégager les questions et les terrains qu’une pédagogie critique de la diversité devrait embrasser. C’est autour de deux piliers interreliés que s’organise notre recherche :
- Un pilier historique, Histoire de chantiers, qui explore des initiatives qui ont existé afin de saisir comment elles ont infusé la sphère scolaire actuelle, avec quels outils, ces derniers empêchant parfois de s’attaquer à certains processus de production des inégalités. Il s’agit aussi de saisir aussi en quoi certains des concepts et expérimentations oubliés peuvent constituer une inspiration pour le présent.
- Un pilier orienté vers les terrains d’action dans le présent, Terrains en chantier, qui a pour objectifs d’expérimenter des propositions sur le terrain, de les documenter et d’en analyser les potentialités et les limites.
« Histoire de chantiers » : des initiatives historiques de lutte contre les inégalités en éducation pour penser et agir le présent
La question des inégalités sociales en éducation n’est pas nouvelle. Elle traverse l’histoire sociale et politique de l’école (Bourdieu & Passeron, 1970 ; Lahire, 2008 ; Mehan 1996 ; Merle, 2020 ; Rochex, 2001 ; Youx. 2013). Si l’école publique s’est penchée sur cette question de diverses manières et avec des réponses multiples, les inégalités ont été également le terrain sur lequel la critique de l’école d’État s’est déployée, donnant lieu à des initiatives qui ont tenté de formuler des propositions alternatives (voir Darbellay et al. [2021] pour un aperçu international) et d’ouvrir ainsi de nouveaux chantiers sur les inégalités sociales dans le champ éducatif. Ces initiatives sont au cœur de ce projet de recherche. En effet, nous partons du principe que toute action sur les inégalités scolaires doit se nourrir d’une analyse solide et systématique des tentatives qui ont été mises en place par le passé, non pas pour les reproduire ou les dupliquer, mais pour comprendre comment d’autres ont cherché à mettre en place des structures, des actions ou encore des ressources de lutte contre les inégalités dans le champ éducatif ceci afin de mieux saisir les conditions de réussite et d’échec de ces diverses initiatives.
En effet, une pédagogie critique de la diversité pourrait selon nous profiter des apports et des écueils des initiatives passées, à condition que nous les analysions pour ce qu’elles sont, à savoir des tentatives situées historiquement, politiquement et géographiquement, qui demanderont à être interrogées de manière critique. Ces raisons nous ont amenés à analyser et documenter de telles initiatives en nous posant les questions suivantes :
- comment les inégalités sociales sont-elles conçues et problématisées au sein de ces initiatives ?
- comment sont-elles traitées en termes pédagogiques (à la fois sur un plan structurel et didactique) ?
- quels ont été leurs impacts sur la lutte contre les inégalités sociales ?
Il existe de très nombreuses initiatives par le monde, et nos recherches n’ont pas la prétention d’en proposer une vision exhaustive. Nous avons choisi d’en sélectionner quelques-unes[1] situées à différents moments de l’histoire (de la fin du XIXe à l’époque contemporaine), dans divers espaces géographiques (la Suisse, l’Espagne, la France, l’Italie, la Colombie, le Mexique et les USA). Ces projets problématisent la question des inégalités de classe, de race, de handicap et de genre en questionnant les structures institutionnelles, mais aussi les pratiques de l’école, pour présenter des réponses diverses. Ils révèlent des visions de la justice éducative parfois radicalement différentes les unes des autres. Soulignons que notre choix s’est porté sur des initiatives moins connues en Europe et peu documentées dans le champ de la recherche.
Nous n’envisageons pas notre travail comme celui d’une historienne ou d’un historien, mais plutôt comme celui de chercheuses et chercheurs en sciences sociales qui s’appuient sur des sources historiques (Duchêne, 2008), de type archivistique ou relevant de l’histoire orale, pour retracer les conceptions des inégalités et les modalités d’action développées par des individus et des groupes sociaux (cf. aussi Wodak, 2005) à des moments historiquement, géographiquement et politiquement situés. Une telle histoire sociale des idées (Gaboriaux & Skornicki, 2017) nécessite de comprendre les conditions historiques, sociales, politiques et économiques en se questionnant sur :
- l’émergence des idées : contre quels modèles étatiques de l’école ces initiatives se déploient-elles ? Sur quelles idéologies reposent-elles ?
- leur réalisation : comment sont-elles mises en place, par qui, avec quel soutien et quelle opposition ?
- les actions concrètes déployées pour lutter contre les inégalités : comment s’y prennent-elles ?
- leur instrumentalisation au sein des écoles publiques : quelles idées ont été reprises, par qui, comment, avec quelles finalités et quelles conséquences ?
Un tel examen nous parait nécessaire afin d’éviter le risque de l’ahistoricité des concepts, des structures et des pratiques pédagogiques. Ainsi, ouvrir un tel chantier constitue pour nous une façon d’inscrire notre lutte contre les inégalités sociales en éducation dans une perspective située, sans tomber ni dans le présentéisme ni dans la nostalgie.
Terrains en chantier : explorer, expérimenter, et tenter des choses imparfaites
De fait, ces initiatives historiques constituent à la fois une source d’inspiration, mais aussi de vigilance. Elles nous aident à saisir ce qui a pu faire une ressource pour la lutte, mais aussi les limites et les problèmes inhérents à leur démarche. Une pédagogie critique de la diversité est donc sensible à cette histoire des idées, mais elle est aussi déterminée à investiguer sur le terrain comment les inégalités sociales en éducation peuvent être problématisées et traitées à partir des modèles et contremodèles pédagogiques dont certains ont maille à partir avec les initiatives étudiées dans l’histoire des chantiers. C’est pourquoi le second pilier de notre programme de recherche met l’accent sur diverses modalités d’actions qui nous paraissent centrales pour la lutte contre les inégalités sociales, à savoir :
- la formation du personnel enseignant ;
- les structures institutionnelles et l’organisation de l’école ;
- les pratiques pédagogiques, ressources didactiques incluses ;
- les espaces interstitiels, à savoir les à côté et les marges de l’école.
- Ces modalités se déclinent au travers de trois terrains qui les explorent avec des emphases spécifiques : la formation du corps enseignant, les pratiques scolaires au sens large et le parascolaire. La diversité des terrains retenus rejoint par ailleurs notre conviction que la lutte contre les inégalités sociales ne peut être envisagée comme une réponse unique ni se limiter à la salle de classe, mais qu’elle nécessite des actions à des niveaux multiples des champs sociaux et éducatifs.
- Les chantiers ci-dessous s’inscrivent dans une approche collaborative de la recherche (Desgagné & Bednarz, 2005) qui considère que les chercheuses et les chercheurs ne sont pas dans une posture surplombante, mais qu’elles et ils collaborent à la production d’un savoir collectif avec divers actrices et acteurs issus de la recherche et de la pratique. Notre démarche est également transformative/propositionnelle (Deshler & Selener, 1991) au sens où son objectif est d’insuffler de possibles transformations dans les pratiques enseignantes. Par ailleurs, nos recherches se caractérisent par une démarche ethnographique telle qu’elle a pu être développée en sociologie de l’éducation depuis plusieurs décennies (Anderson, 1989 ; Erickson, 1977) et qui fait l’objet d’un renouvèlement depuis ces dernières années dans le champ des études sur les inégalités en éducation (cf. Diehm et al., 2013 ; Mehan, 2008). L’ethnographie permet ainsi la production d’un savoir situé, qui transcende les enjeux micro et macro (Cicourel, 2008) pour venir informer les structures, les processus et les actions des parties impliquées.
La formation en chantier – pour enseigner la lutte contre les inégalités sociales
La formation du corps enseignant est considérée par de nombreux spécialistes comme un espace où les transformations pédagogiques peuvent être pensées, enseignées et soutenues (Mamede & Netter 2018). Même si la formation à elle seule ne garantit pas des changements sur le terrain, elle constitue cependant un lieu pertinent pour explorer des pistes qui permettent au personnel enseignant en devenir d’être davantage outillé pour lutter contre les inégalités sociales.
En prenant la formation initiale comme terrain d’investigation, il s’agit d’établir un état des lieux de ce qui s’enseigne (contenu de cours et références théoriques) et du comment s’enseigne (dispositifs) l’approche des inégalités en formation initiale et continue. L’analyse de ces données devrait permettre de mieux comprendre quelle place occupe cette thématique sur l’ensemble du cursus et quelles conceptions théoriques et pratiques sont mobilisées – ou non – dans la formation. Dans un deuxième temps, il s’agit d’identifier les lacunes et les espaces de formation qui pourraient être transformés, et de proposer à l’institution concernée des modifications au sein du cursus. Bien entendu, cette démarche doit-être en lien avec l’élaboration d’un nouveau cursus et à l’appui des connaissances et des expériences mobilisées dans les chantiers historiques. Troisièmement, il s’agit d’amener des étudiantes et étudiants en pédagogie spécialisée d’une part à comprendre en quoi leurs pratiques pédagogiques découlent de et participent à l’ordre social et d’autre part à développer des dispositifs afin de contourner les logiques de reproductions sociales.[2] Enfin, nous souhaitons mieux identifier comment les inégalités sont agies au sein même de nos institutions et auprès de notre public estudiantin, mais également auprès de l’ensemble du personnel œuvrant à la formation. Cela sera rendu possible par l’examen des obstacles institutionnels auxquels elles et ils sont confrontés ainsi que par l’analyse des modalités d’action élaborées par l’institution pour y remédier.
Des écoles en chantier – pour mettre à l’épreuve des dispositifs de lutte contre les inégalités
Comme le soulignent de nombreux auteurs et autrices, les inégalités sociales traversent l’ensemble des pratiques scolaires : de la salle des maitres (Gremion et al. 2020) aux relations école-famille (Ballif & Ogay, 2017), de l’organisation spatiale d’un établissement (Roscigno et al., 2006), aux régulations administratives étatiques (Hangartner & Svaton 2014, 2020 ; Powell & Barber, 2012), de l’interaction enseignante-élève (Martin Rojo 2010, Mehan et al., 1986) aux matériels pédagogiques et séquences et gestes didactiques (Bautier, 2015 ; Nonnon, 2014) sans oublier les pratiques d’évaluation et de sélection (Bourdieu & Passeron, 1970 ; Hofstetter, 2017). L’école comme entité est donc témoin et actrice de ces inégalités tout en devenant potentiellement un terrain de lutte. Dans ce projet, nous souhaitons explorer les actions possibles, et leurs limites, au sein des contraintes de l’école publique. Par exemple, nous espérons nous associer à un projet porté par un petit groupe de personnes qui souhaite bâtir une école, en tentant d’allier les contraintes de l’école publique à des approches pédagogiques et sociales sensibles aux rapports de pouvoir et aux inégalités. En nous inspirant des initiatives étudiées au sein du pilier historique, mais aussi en nous engageant à un accompagnement régulier, nous souhaitons :
- analyser les marges de manœuvre qui se présentent au sein de l’école d’État pour développer des structures et des enseignements qui remettent au cœur du dispositif pédagogique la question des inégalités ;
- développer et mettre à l’épreuve des méthodes d’enseignement, des modalités d’organisation scolaires (multidegrés, individualisation des apprentissages), et des ressources pédagogiques et didactiques sensibles aux inégalités.
Des chantiers de côté – pour traverser les inégalités sociales en éducation
Si l’école est communément le lieu de prédilection des actions sur les inégalités sociales en éducation, il serait illusoire de réduire la lutte aux institutions scolaires. Le champ éducatif dépasse largement les contours mêmes de l’école. D’autres espaces à côté (voir Steiner, 2010) participent pleinement à la lutte contre les inégalités (Netter, 2020). Comme nos chantiers historiques nous invitent à le faire, ces lieux demandent à être investigués et investis tant ils offrent des alternatives et des possibilités d’actions parfois insoupçonnées et négligées. Pour ce projet de recherche, nous avons misé sur le secteur du parascolaire. Sujet à de nombreux débats politiques mêlant division sociale du travail, subsidiarité-école-travail, politique familiale et politique économique, le parascolaire a connu de nombreuses transformations au fil du temps et des équilibres politiques des États sociaux libéraux.
De la garderie à l’animation socioculturelle, en passant par l’accompagnement des devoirs surveillés, le parascolaire est un espace interstitiel[3] où sont redéfinis au quotidien les liens entre le pédagogique, l’économique et le social pour des familles et des enfants souvent en situation de précarité (Joignaux, 2009).
En prenant comme terrain le parascolaire, il s’agira avant tout d’explorer les possibilités qu’offre une pédagogie par projet, hors des murs de l’école, pour lutter contre les inégalités sociales en éducation, et plus spécifiquement une pédagogie qui met l’accent sur les rapports des enfants aux espaces urbains au sein desquels ils ou elles évoluent. En accompagnant pas à pas des initiatives locales, en débattant avec les actrices et les acteurs locaux des enjeux sur les inégalités sociales, tout en documentant et analysant les impacts de ces initiatives sur les liens entre l’école ordinaire et le parascolaire, nous contribuons à une approche collaborative, à côté de et avec l’école.
Des chantiers incertains et des obstacles attendus
Ce texte constitue l’exposition d’un programme, d’un plan, d’une projection. Celui-ci n’a rien de disruptif dans la mesure où les chantiers que nous ouvrons constituent des chantiers historiques de la lutte contre les inégalités sociales en éducation. Nous souhaitons les aborder cependant au travers de nos outils analytiques, de notre perspective ontologique et politique et surtout nous souhaitons les mettre en relation. Mais comme tout chantier, ce programme est jonché d’incertitudes en termes de :
- ressources : aurons-nous les moyens d’entreprendre ce que nous souhaitons faire ?
- temporalité : toute recherche dépendante des institutions reste conditionnée à une durée limitée dans le temps ;
- partenariats sur le terrain ;
- limites institutionnelles et politiques inhérentes à une thématique qui reste encore taboue dans une Suisse riche, stable et convaincue de son excellence.
Nous savons également que ces chantiers seront parsemés d’obstacles, aussi bien matériels que symboliques. Reste que ces incertitudes et ces obstacles sont au cœur de toute initiative de lutte contre les inégalités sociales en éducation. Ils sont concomitants à toute tentative éducative et ils se doivent en ce sens d’être pleinement embrassés, afin d’éviter deux écueils : le renoncement, provoqué par les montagnes de gravats qui peuvent apparaitre insurmontables, et la naïveté, qui consisterait à penser que des initiatives pédagogiques seraient à elles seules capables de déplacer ces montagnes. Ces chantiers aussi incertains et jonchés d’obstacles soient-ils, requièrent selon nous lucidité et vigilance, mais aussi espoir et engagement.
Autrices et auteurs
Emeline Beckmann Collaboratrice scientifique HEP-PH FR et UniFR | Loïse Bilat Maitresse d’enseignement HEP-PH FR | Alexandre Duchêne Professeur ordinaire UniFR et HEP-PH FR |
Stefanie Meier Professeure assistante HEP-PH FR | Mariana Steiner Professeure associée HEP-PH FR | Carla Svaton Professeure assistante HEP-PH FR |
Tibère Schweizer Assistant-doctorant HEP-PH FR | Daniel Hofstetter Professeur HfH |
Références
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Les initiatives retenues sont les suivantes : Les bibliothèques interculturelles en Suisse, le Movimiento pedagogico en Colombie, la Preuss School aux USA, la Scuola Moderna en Espagne et en Suisse, l’Education populaire en France, le Centro Intercultural de Documentación au Mexique et les think-tanks néolibéraux en Suisse. ↑
Ce volet est développé à la Hochschule für Heilpädagogik Zürich sous la houlette de Daniel Hofstetter et Annette Koechlin ↑
Ni complètement école, ni complètement en dehors de l’école. ↑